top of page

Doïna Vieru Délicatement

Dernière mise à jour : 22 mars

Exposition du 20 avril au 2 mai 2026

Maison Galerie Borromée Montpellier




Levée d’écrou

 

10 novembre 20..

 

DELICATEMENT.

 

23 lettres à un inconnu

 

Il y a 70 ans mon cher Luca écrivait 23 lettres adressées à personne : à un inconnu. Action poétique? Bouteille lancée à la mer? Un cri (plutôt calme) poussé dans le vide? Je ne sais pas.

Il m’est déjà arrivé de travailler avec les vers de Gherasim, de les intégrer dans mon œuvre graphique : ses mots, je les vois et je les sens et la sonorité-rythme de son écriture, je la situe au même niveau d’abstraction que mon dessin. On va ensemble au pas-pas-pas sur le papier…

Cette série par contre… elle a une histoire qui doit être racontée. Il ne s’agit plus de mon pur désir de faire œuvre. Ça a été un processus créatif que j’ai pu palper et il a fini par prendre sens ou prendre corps et résonner avec ces lettres dans le contexte le plus absurde qu’on aurait pu imaginer et dont G. L. a pu rêver : une levée d’écrou massive après un enfermement mondial.

*

  Doïna Vieru




Délicatement

 

« Mais vivre, c’est s’aveugler sur ses propres dimensions[1]… »

E.M Cioran.

  

 

Quito, Équateur, 2012, Doïna Vieru intitule son exposition : EU, « Je » en Roumain, sa langue maternelle. Un siècle plus tôt, Maïakovski donne pour titre, à son premier recueil de poésie, Moi-même (1912). En 1913, le poète futuriste russe écrit une tragédie intitulée Vladimir Maïakovski. De tels créateurs ne se cachent pas, ne se dissimulent pas derrière leurs œuvres. Doïna Vieru, comme Maïakovski, s’expose pleinement, effrontément. L’artiste impose à nos regards son élan de vie joyeux et grave. Son abstraction libre est un acte vivifiant dont nous pouvons nous soutenir. La culture demeure un des remparts à la barbarie, aux enfermements sanitairement exigés ou pas.  Qu’importent les raisons, un enfermement vient heurter la fragile liberté de chacun, l’illusoire liberté individuelle.

 

 Borromée, suite à l’exposition de Quito, a souhaité inviter l’artiste pour marquer l’année 2026 et les 170 ans de l’inventeur, découvreur du Moi, du Surmoi et du Ça. Sigmund Freud n’a aucune illusion sur les comportements humains, « Il faut selon moi compter sur le fait que, chez tous les hommes, sont présentes des tendances destructives, donc antisociales et anticulturelles, et qu’elles sont chez un grand nombre de personnes, suffisamment fortes pour déterminer leur comportement dans la société humaine[1]. » Pour se prémunir des tendances destructives, la culture, sous toutes ses formes, est un rare et précieux allié qu’il faut savoir reconnaître et à qui  nous devons offrir toute notre vigilance. La culture nous soutient,  corde au-dessus de l’abîme dans notre marche de funambules, de somnambules.

 

En 2020, durant plusieurs mois, un confinement sanitaire s’est abattu sur les populations de notre planète. Le monde s’est trouvé à l’arrêt, suspendu pour un temps aux décisions des gouvernants. Le silence s’est emparé du vide des villes, des vies. La nature, peu à peu, a repris ses droits, a occupé la place laissée vacante par les humains. Chaque être a été placé face à lui-même, à ses réelles priorités, parfois à l’étroitesse de son vécu. Doïna Vieru a été confinée dans un appartement qui n’était pas le sien, avec un accès à une bibliothèque. Un livre, Levée d’écrou de Ghérasim Luca l’a divertie de ce surprenant moment. La poésie laisse luire une clarté dans la noirceur des temps. Un rideau s’écarte, laisse entrer une lumière propice. La démarche initiale de Luca s’est prolongée dans la dynamique créatrice de Vieru. Mots et images fusionnent, partent à la rencontre de l’inconnu, des lettres deviennent Action Poétique Urbaine – pour reprendre l’expression de Vieru.

 

 

 

Freud l’avance , la culture représente le champ d’expression et de productions de « l’activité d’esprit humaine ». Dans la création artistique, tout se passe comme si Moi et Ça profitaient d’un instant de relâchement du Surmoi pour venir à la surface. Une connivence, entre le créateur et l’amateur d’art, établit une « satisfaction en fantaisie ». « En tête de ces satisfactions en fantaisie, il y a la jouissance puisée dans les œuvres de l’art, qui par l’entremise de l’artiste est rendue accessible aussi à celui qui n’est pas lui-même un créateur[2]. » Avec « Délicatement », Doïna Vieru témoigne d’un moment d’histoire suspendu que les habitants de la Terre ont partagé dans l’instant, avec chacun sa manière d’agir et de réagir suivant qui il est. Doïna Vieru nous révèle comment les mots d’un poète l’ont soutenue et portée vers un acte de création poétique et plastique, en réelle poiêsis[3].

 

Un tressage, entre lumière et obscurité, retentit dans les créations que Vieru offre à voir suite à sa rencontre avec la poésie de Luca et la situation de confinement. Les formes rapides et simples emportent les imaginaires du regardeur. L’artiste a créé à partir de ce qu’elle avait sous la main dans son quotidien « d’écrouée » : sachets de thé, papier bambou, encre de chine, craie. C’est un mélange, un entrecroisement entre aube et crépuscule. Un tourbillon qui lui fait adresser, tout comme le fit Luca, 23 lettres à personne, à un certain Monsieur inconnu. L’exposition à Borromée devient un témoignage d’une œuvre-action poétique en trois actes, une lettre sous la pluie et un épilogue. Une action urbi et orbi en quelque sorte. Doïna Vieru demeure, dans et hors de son lieu de résidence, dans les pas de Ghérasim Luca, à soixante-dix ans de distance.

 


[1] Sigmund Freud (1927), L’avenir d’une illusion, Paris, Quadrige/PUF, 2008, p.7.

[2] Sigmund Freud (1929), Le malaise dans la culture, Paris, Quadrige/Presses Universitaires de France, 2000, p.23.

[3] Poiêsis (ποι ́ησις) pour les Grecs signifie « création », du verbe poiein, « faire », « créer ».


  Alain de Caprile

                                                                              Μασσαλια

                                                                              Printemps 2026


 


[1] E.M. Cioran (1949), Précis de décomposition, Paris, La Bibliothèque du XXe siècle, France Loisirs, 1991, p.20.

[2] Sigmund Freud (1927), L’avenir d’une illusion, Paris, Quadrige/PUF, 2008, p.7.

[3] Sigmund Freud (1929), Le malaise dans la culture, Paris, Quadrige/Presses Universitaires de France, 2000, p.23.

[4] poiêsis pour les Grecs signifie « création », du verbe poiein (« faire », « créer »).

[5] Sigmund Freud (1929), Le malaise dans la culture, Paris, Quadrige/Presses Universitaires de France, 2000, p.64.


Catalogue de l'exposition: ICI

 
 
 

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

© 2023 by The Artifact. Proudly created with Wix.com

bottom of page